I Be Lady O: la thématique

"Il est très difficile de parler de lutte des femmes. Il suffit d'aborder le sujet dans des cercles de non initiés pour sentir la tension monter, les esprits et le corps se braquer. « C'est des féministes », « les femen qui montrent leurs seins » ou le sempiternel « ce n'est pas de chez nous » sont brandis en épouvantail. On s’essouffle à tenter d'expliquer des concepts mal appréhendés et on s'éloigne encore plus du fond du sujet.

Parce que le temps qu'on a passé à se défendre, c'est celui qu'on aurait pu passer à réfléchir sur la condition actuelle de la femme et les actions concrètes nécessaires en rapport au contexte dans lequel on veut agir. Parce que l'on est d'accord pour dire que les femmes ne font pas face aux mêmes problèmes, aux mêmes manifestations du patriarcat partout. Que l'on ne peut lutter pour leurs droits de la même façon partout. Fatou Sow dira que « le féminisme, c’est simplement, d’une part, l’analyse de la situation des femmes et des mécanismes qui instaure des rapports d’infériorité (oppression) et, d’autre part, la volonté de mener des actions (politiques) pour les abolir. » Analyser les problèmes auxquels on fait face et s'engager à les régler. C'est clair, c'est limpide, et on peut passer à autre chose.

I Be Lady O est un projet artistique qui rassemble des femmes venant d'horizons différents pour ensemble réfléchir sur la prise parole. A travers ce projet, on a pu créer un espace de discussion vide de ces épouvantails dans lequel la réflexion sur la condition de la femme et les luttes passées et actuelles étaient centrales. Le fait de n'avoir que des femmes n'est pas fruit d'un hasard mais un choix délibéré.

On l’appelle non mixité dans d’autres contrées et cette expression soulève les passions, elle fait peur. On accuse ces groupes et rencontres de discriminations, elles font peur. On n’a pas besoin de lui donner de nom par chez nous. C’est presque naturel de voir des femmes se rassembler. Elles apprennent ensemble, elles travaillent, les groupements de femmes sont présents partout. Elles ont au moins cette chance d'être laissées tranquilles, par habitude, par mépris, ou par un mélange subtil des deux. On laisse les femmes faire leurs affaires de femmes. Notre patriarcat a cette particularité de nous prêter si peu d’attention et d'importance qu’on a le temps de préparer tranquillement notre révolution.

I Be Lady O et d'autres projet avec lui met en exergue l'absence criante de représentation des femmes dans le milieu de l'art et de la politique. Elles sont en général campées dans des disciplines, des secteurs jugés féminins, tandis que pour le reste un nombre infime d'exceptions et de « premières à » arrivent à passer à travers les mailles du filet. Ce projet est un refus de se plier face à la situation. C'est rassembler un groupe de femmes talentueuses dans leurs domaines respectifs et les laisser s'exprimer sur la prise de parole de la femme ou son absence.

C'est surtout faire se rencontrer des femmes de générations différentes, pour permettre un partage d'expérience salvateur. Par ce que l'un des problèmes principaux auxquels on fait face, c'est la séparation et la méconnaissance des autres. Les jeunes ne savent pas ce que les anciennes ont fait et vice versa. Et de tous bords on a l'impression que personne ne fait rien à part nous. Il nous faut sortir de la « politique de la terre brûlée » qui, comme le rappelle la co-fondatrice du blog « L'Afro » Adiaratou Diaroussaba consiste à s'engager dans une pratique artistique, intellectuelle ou militante en revendiquant sa démarche comme nouvelle ou révolutionnaire par méconnaissance des personnes ou groupes qui ont fait ce chemin avant nous. D'où la nécessité d'explorer le passé ET le présent, de s'appuyer sur ce qui a été fait et ce qui est en train d'être fait pour construire le futur. Parler des femmes qui ont été là avant nous.

Des femmes qui comme Funmilayo Ransome-Kuti ont dédié leur vie à la lutte pour les droits des femmes et de leur peuple dans des sociétés extrêmement patriarcales, qui sont arrivées à collaborer avec d'autres pour fédérer et défendre leurs droits. Des femmes qui sont des puits de connaissance sur le monde et sur leur culture. Des femmes pour qui enracinement et lutte pour le changement ne sont pas contradictoires et sont même essentiels pour ne pas se capter dans le jeu politique international. Qui refusent de se taire, de se ranger dans les cases qu'on leur a dessinées. " Fatou Kiné Diouf

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